En France, le système de santé représente 8 % de l’empreinte carbone nationale, dont près d’un tiers lié aux médicaments. Il parait donc légitime de se fixer comme objectif de réduire l’impact environnemental des soins, sans altérer la qualité ou la sécurité pour les patients, un challenge !
L’écoprescription s’appuie sur trois piliers : mieux prescrire, moins prescrire et intégrer l’empreinte environnementale dans le choix thérapeutique. L’approche d’écoprescription prend donc en compte l’impact des antibiotiques sur l’environnement ; aussi, il est nécessaire d’avoir des outils pour pouvoir mesurer l’impact environnemental des antibiotiques comme point de départ avant la mise en place d’actions de manière pertinente (et de pouvoir en évaluer l’efficacité).
Il faut aussi pouvoir en faire un critère de choix pour les prescripteurs et pour les achats de produits de santé.
Dans cet esprit, les hôpitaux du Sud-Manche, via un groupe de travail dédié en partenariat avec l’Omédit Normandie, la Fondation Synprefh et l’Agence Régionale de Santé (ARS Normandie avec l’appui d’Ecovamed), ont engagé une démarche d’écoprescription appliquée aux antibiotiques.
Une étude a ainsi été menée sur les antibiotiques utilisés dans les infections urinaires et respiratoires courantes. L’impact carbone a été évalué par analyse de cycle de vie (ACV) selon la méthode nationale, exprimée en gCO2eq par dose définie journalière (DDJ). Les indicateurs de toxicité sur l’eau (PBT, PNEC) ont été analysés en complément.
Plusieurs constats en émergent : nécessité de privilégier la fabrication européenne (-28 % d’empreinte carbone en moyenne), préférer la voie orale quand la biodisponibilité le permet, utiliser les dosages les plus élevés disponibles à posologie équivalente, recourir à l’intra-veineux direct (IVD) avant la perfusion, et favoriser les administrations continues plutôt que fractionnées.
Les molécules présentant une faible DDJ tendent à avoir un impact carbone moindre, mais l’évaluation de la toxicité environnementale reste insuffisamment aboutie.
Un écoscore spécifique aux antibiotiques n’existe pas encore ; sa construction nécessitera un investissement des sociétés savantes, notamment via la Société de pathologie infectieuse de langue française (SPILF).
En pratique, les pistes pour le déploiement de ces mesures dans les établissements de santé normands reposeront d’abord sur la sensibilisation des professionnels de santé, et l’établissement diffusera également ces principes en CME, en formation et via l’intranet. Le paramétrage du logiciel de prescription sera également un levier important pour encourager IVD, les administrations continues, relais per os et interventions pharmaceutiques.
Ce travail a été valorisé par le Vidal dans son podcast sur Vidal News, qui a donné la parole en mai dernier sous la forme d’une interview à Valérie Pierre (pharmacien) et Mathilde Réveillon-Istin (infectiologue) aux hôpitaux du Sud-Manche (1), accompagnée de la diffusion d’une plaquette d’écoprescription en antibiothérapie (également disponible sur le site internet de l’Omédit).
Si l’on s’intéresse aux molécules les plus fréquemment prescrites en proctologie, l’Augmentin et le Métronidazole, leur impact écologique commence à être un peu mieux documenté.
Des études écotoxicologiques, dont le nombre consacré aux médicaments a fortement augmenté ces dernières années, montrent que la pollution associée aux médicaments débute malheureusement bien en amont de leur utilisation. Elle intervient dès les phases de conception, de fabrication, de production et de distribution. Parmi ces différentes étapes du cycle de vie du médicament, la production et la distribution constituent les principales sources d’émissions de carbone, comme déjà abordé dans la première partie de cet article, ce qui se chiffre en milliers de tonnes de CO₂ (2).
Une étape clé de ce processus concerne la synthèse des principes actifs, réalisée majoritairement en Chine et en Inde (3). La transformation de ces substances ainsi que leur conditionnement reposent sur des chaînes de production industrielles complexes, souvent fragmentées entre plusieurs pays, nécessitant de nombreux transports intermédiaires internationaux, augmentant encore l’empreinte carbone du médicament.
En France, environ 80 % des principes actifs des médicaments consommés sont produits en Chine, ce qui rend le système de santé fortement dépendant de facteurs géopolitiques et socio-économiques. Cette vulnérabilité a été mise en évidence lors de la première vague de la pandémie de COVID-19, marquée par des pénuries inédites – et fortement médiatisées – de médicaments, notamment d’antibiotiques (4, 5). Par ailleurs, le nombre de signalements de ruptures ou de tensions d’approvisionnement concernant les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur a été multiplié par dix en France en l’espace d’une décennie (6).
Les travaux du Shift Project, association française fondée en 2010 qui se divise en plusieurs groupes de travail (>40 projets initiés jusqu’ici), s’attèlent à différents domaines économiques pour tenter d’apporter un plan d’action spécifique vers une transition énergétique au niveau national et une réduction de l’empreinte carbone totale du pays. Ils apportent un éclairage global sur ces enjeux. Ils montrent que le secteur de la santé représente au moins 5,1 % des émissions nationales de gaz à effet de serre. L’analyse détaillée de cette empreinte révèle que plus de 46 % de ces émissions sont liées aux achats de médicaments (2).
En aval des chaines de production et de leur consommation, des résidus d’antibiotiques — y compris le métronidazole — sont fréquemment détectés dans les rivières et fleuves partout dans le monde, avec parfois des concentrations très supérieures aux seuils jugés sans risque.
Environ 10 % des substances pharmaceutiques commercialisées présentent un risque environnemental, notamment en raison de leurs propriétés physico-chimiques telles que leur solubilité. Les stations d’épuration des eaux usées (STEP) ne disposent généralement pas des technologies nécessaires pour éliminer efficacement ces micropolluants, qui sont ainsi rejetés dans le milieu naturel avec les eaux traitées.
Jusqu’à 90% des antibiotiques utilisés sont excrétés par l’humain et l’animal dans l’environnement, provenant des déjections, d’eaux usées hospitalières et industriels, et d’effluents pharmaceutiques insuffisamment traités. Ils ne sont pas éliminés en totalité par les STEP standard et sont donc rejetés dans l’environnement où ils entrainent des résistances génétiques dans les microorganismes.
Leur présence perturbe notamment les écosystèmes aquatiques, même à des concentrations très faibles, de l’ordre du nanogramme par litre (ng·L⁻¹). Les résidus médicamenteux peuvent alors être bioaccumulés par les algues, transférés au zooplancton, puis se diffuser à l’ensemble des chaînes trophiques aquatiques, entraînant des effets écologiques à long terme. On observe notamment le changement de comportement des poissons, suites à leur exposition chronique, qui altère la dynamique de la population dans les écosystèmes contaminés (7-12).
L’un des impacts les plus préoccupants qui en découle est l’émergence et la dispersion de la résistance aux antibiotiques. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) souligne une augmentation mondiale des résistances, avec une forte pression de sélection dans de nombreuses régions, notamment en Asie du Sud-Est (13). Les résidus d’antibiotiques dans l’environnement favorisent le développement et le transfert horizontal de gènes de résistance entre bactéries, qui peuvent ensuite affecter la santé humaine et animale (7).
En résumé : les médicaments, et en particulier les antibiotiques, représentent une part importante de l’empreinte carbone du système de santé, elle-même estimé à près de 10% du global. L’écoprescription vise à réduire cet impact en optimisant les pratiques de prescription sans compromettre la qualité des soins. Elle constitue un levier majeur pour limiter à la fois les émissions de gaz à effet de serre et les effets écotoxicologiques, dont l’antibiorésistance.
Dans ce contexte, l’évolution des pratiques de prescription apparaît comme un levier direct, concret et majeur de réduction de l’empreinte carbone du système de santé.
Mais alors, peut-on moins ou mieux prescrire les antibiotiques en proctologie ?
Une petite mise au point concernant les exemples les plus fréquents en pratique courante, avec les données actualisées en 2025, vous sera proposée dans la partie 2 (à venir) !
Références
- https://www.vidal.fr/actualites/31326-ecoprescription-des-antibiotiques-des-outils-pour-accompagner-les-professionnels.html#:~:text=L’approche%20d’%C3%A9coprescription%20vise,d’%C3%A9valuation%20de%20leur%20efficacit%C3%A9.
- https://theshiftproject.org/wp-content/uploads/2021/06/PTEF_Decarbonons-la-sante-pour-soigner-durablement_RI_Juin-2021.vf_.pdf
- https://www.leem.org/sites/default/files/2017-03-PIPAME-Faconnage-Pharma-RAPPORT-COMPLET.pdf
- https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/09/11/penurie-de-medicaments-une-crise-qui-perdure-resultat-d-une-chaine-de-causes-industrielles-et-commerciales
- https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/01/27/penuries-de-medicaments-une-crise-sans-fin
- « Pénurie de médicaments : le plan d’actions du Leem », 2019, https://www.leem.org/sites/default/files/2019-02/DP-Leem-P%C3%A9nurie-VF.pdf.
- Yuan W, Shang Y, Bai M, Sun M et al. Occurrence and Distribution of Antibiotics and Antibiotic Resistance Genes in the Water and Sediments of Reservoir-Based Drinking Water Sources in Henan, China. Microorganisms. 2025 Dec 12;13(12):2828.
- Devarajan N, Laffite A, Graham ND et al. Accumulation of clinically relevant antibiotic-resistance genes, bacterial load, and metals in freshwater lake sediments in Central Europe. Environ Sci Technol. 2015 Jun 2;49(11):6528-37.
- Wiles et al. Long-Term Pharmaceutical Contamination and Temperature Stress Disrupt Fish Behavior Environ Sci Technol. 2020 Jul 7;54(13):8072-8082.
- Fent K, Weston AA, Caminada D et al. Ecotoxicology of human pharmaceuticals. Aquat Toxicol. 2006 Feb 10;76(2):122-59.
- Grzesiuk et al. Environmental concentrations of pharmaceuticals directly affect phytoplankton and effects propagate through trophic interactions. Ecotoxicol Environ Saf 2018 Jul 30;156:271-278.
- Chow, L.K., Ghaly, T.M. et al. A survey of sub-inhibitory concentrations of antibiotics in the environment. Journal of Environmental Sciences, 2021, 99: 21–27.
- https://www.who.int/fr/news/item/13-10-2025-who-warns-of-widespread-resistance-to-common-antibiotics-worldwide